Skip to main content

Full text of "Frederic Mistral et les Felibres-1879"

See other formats


gt r t -/fp-t.,."'***.'*- 



a c~..A j*. 9. Jf™:fczo*l- 



ft* 



^I_-£> M C*-**-"*- 



jy^ 



/ 



//.•-'-I*-! >" ^ f a 



-JCaU* ft**^? 



FREDERIC MISTRAL 



LES FELIBRES 



Extrait d^ 1 a Revue du Dauplune et du Vlvarah 
N° dc Mai-Juin 1S79. 



'- 






£" _ C 



FREDERIC MISTRAL 



LES FEL IB RES 



FI RM I N BOI SSI N 






3HR 



VIE ^K^KE 

E.-J. SAV1GNK, 1MPR I MEUR~£dIT£UR 



7 9 



ilL - — . ■ ■--:■>».-.■ — - -■-*- 



FREDERIC MISTRAL & LES FELIBRES 




I 



rONNAissez-voiis la Provence? 

Un prelat au franc-parler, i'eveque de Grassc 
j et de Vence , Antoine Godeau, l'appelait « une 
fgueuse parfumee. » Gueuse nous semble de 
"trop. La Provence est une terre royale, benie 
de Dieu , un pays de soleil, de parfums et de fleurs. Sa langue 
est imagee, ardente, joyeuse, superbe; sa poesie , aux inspi- 
rations riantesetvigoureuses; entoure son front d'un diademc 
d'or et de perles ; sa beaute rustique a de saisissants con- 
trastes i des rayonnements splendides. 

Ici , le souffle createur a depose les germ.es d'une vegetation 
robuste et puissante : c'est l'oasis et ses rafraichissantes brises. 
La , le demon du Midi dont parlent les Ecritures a laisse son 
empreinte : c'est le desert et ses solitudes pierreuses. Pas un 
hameau qui n'ait sa legende, pas une montagne qui n'ait sa 
ruine,et pas une ruine qui ne rappelle un souvenir cTamour 
ou de gloire. 

Montezsurles Alpilles. La perspective est unique aumonde. 
A l'horizon, le soleil baisse empourprant de ses paillettes d'or 
les tiots tumultucux du Rhone , qui , mieux que l'Eridan de 
Virgile , merite le noni de Roi des Fleuves. 

Void Tantique ville d'Arles, la cite greco-romaine. Fiere de 
ses splendeurs eteintes , elle montre avec orgueil ses majes- 
tueuscs A$r£s, ses Aliscamps que visita le Dante, ses jolies 
lilies dont labeautc, rehaussee par 1' originate coquetterie du 



— 6 — 

costume indigene , rappelle le type athenien dans sa purete 
primordiale. Com me encadrement au tableau , vous avez: a. 
droite, les ties de la Camargue , aux prairies verdoyantes, aux 
trembles gigantesques, forets-vierges du vieux monde ; a gau- 
che , la desolation, le silence , les champs nus et caillouteux de 
la Crau , hantes par des patres mysterieux et taciturnes ; tout 
au fond , l'etang de Berre , rade sans pareille revee par le 
vainqueur d'Austerlitz; et puis, plus loin, la-bas, la mer 
calme et limpide, la Mediterranee baisant Marseille et ourlant 
d'un immense ruban bleu toutes les ruches humaines qui 
s'echelonnent sur son rivage. 

Changez de point de 'yue , le tableau est aussi grandiose : 
au nord , dans la brume , apparaissent les rougeatres volcans 
du Vivarais, les Alpes aux neiges eternelles , le mom Ventour, 
le Luberon, la grotte de Vaucluse , abime sans fond d'ou 
sourd la Sorgue, blanche d'ecume; dans la plaine, Cavaillon, 
jardin du Comtat, Barbentane, Chateau-Renard, Orgon, mi- 
rant au fond des eaux de la Durance , la noire silhouette de 
leurs tours feodales; vers l'ouest, les vieux rempartsde l'« Isle 
sonnante» , le pont Saint- Benezet, aux arches ecroulees , et 
ce palais des papes qui se dresse , masse imposante et lourde, 
sur le granit du rocher des Domscomme le sphinx colossal du 
moyen age-, au midi , c'est le Var , terre de l'olivier et des 
lauriers-roses ; c'est la baie d'Hyeres , sejour du printemps ; 
c'est la Sainte-Baume , ou mourut pecheresse repentie, Marie 
de Magdala ; c'est Salon qui vit naitre Nostradamus , le pro- 
phete des Centuries; c'est Aix, enfin , nourrice de Mirabeau, 
ce puissant male dont lavoixrevolutionnaire (os nova et falsa 
sonatitrum) soulevait les multitudes. Quel pays pourrait se 
dire mieux done, plus riche des dons de la nature , plus aime 
des dieux immortels ? 



II 



Eh bien ! toutes ces beautes , toutes ces merveilles, tous ces 
souvenirs, en Frederic Mistral, ont trouve leur Homere. Ceci 
est un grand nom , Je le sais. Mais, sans emphase , on peut 
l'appliquer a l'auteur de Mireille, de Calendal et des Isles 



dor. Nes'est-il pas lui-meme qualifie de disaple da poete: 
Umble escoulan dou grand Oumero ? Humble ecolier, ah ! 
que non pas. Un genie de la famille, a distance respectueuse, 
mais du meme sang. Dans une langue primitive, en vers pro- 
fonds et na'ifs , libres et sublimes , sans fard et sans artifice, 
tous les deux ont chante les pays de soleil, celui-ci la Grece, 
celui-la la Provence, et si les creations de I'Odjssee sont in- 
comparabies, les paysages de Mistral ne palissent point a cote 
des magiques rhapsodies de son divin ai'eul. 

Qu'est-ce que Mireille? G'est la Provence popukire , la 
vie familiere du peuple en.sa fleur et en son rayon le plus 
pur. Rien de plus touchant que les amours de Vincent le 
vannier avec la douce et belle heritiere du mas des Micocou- 
les; rien de plus terrible que la jalousie bestiale d'Ourrias , le 
toucheur de bceufs ; rien de plus poetique , de plus exquis , 
de plus gracieux que la cueillette (la citlido) des feuilles de 
murier pour les vers a soie et que le depouillement des cocons 
(la descoucounado) par les magnanarelles ; rien de plus me- 
lancoliquement passionnee que la chanson de la « tant aimee » 
Magali ; rien de plus dramatiquement decrit que la ferrade 
des taureaux indomptes de la Camargue; rien deplus effrayant 
que le combat d'Ourrias et de Vincent dans le lugubre silence 
de la Grau deserte ; rien de mieux reussi comme fantastiquc 
et surnaturel que les incantations de la Sorciere des Baux, la 
vieilleTaven, sorte d'Empuse aux allures shakespeariennes ; 
rien enfin de plus emouvant, de plus pathetique, de plus idea- 
lement chaste que les dernieres heures de Mireille, inconsola- 
ble de la mort de Vincent et mourant d'amour en invoquant 
les Saintes Maries , les Trois Maries de Judee qui emportent 
au del son ame resignee. Tout autour de Tidylle, Mistral a 
seme des types saisissants, pris stir le vif : Maitre Ambroise, 
le vieux marin, qui a suivs dans les Indes le bailli de Suflren ; 
Alari, le patre de la transhumance ; Veran, le gardien de 
ca vales; Nore, la chanteuse (la cantarello); maitre Ramon, 
le soldat laboureur, soldat des grandes guerres de Napoleon 
(soudard di grandi guerro), a cette heure, ensemencant les 
sillons et tnagnifique comme un roi dans son royaumel Puis, 
vient letrange delile de toutes les superstitions et aussi de 
toutes les nalves croyances provencales : la danse des Treves 



mmmmmmmmmmmm 






— 9 — 
raconte comme quoi, pour devenir riche et couronner d'or 
Esterelle, il a construit une madrague dans le havre de Por- 
mieu, et, en une seule fois, a peche douze cents thons. Mais 
la fee dedaigne Tor : elle remontre a Caiendal les prouesses de 
la chevalerie. L'heureux pecheur se sent transforme; il regale 
Cassis d'une fete ou pullulent les jeux, les prix, les danses 
provencales. Partout Caiendal est vainqueur. Cela ne satisfait 
pas Esterelle. En quite de nouvelles aventures, le Cassidien 
se met dans la tete, pour faire parler de lui, d'abattre les 
melezes du Ventour. Et il les dejuche. De la, venu dans 
la Nesque, il etouffe les ruches du Rocher de Cire, et, pour 
trophee, apporte a Esterelle un petit rayon demiel. Mais, celle- 
ci lui reproche durement ces destructions. Repentant, Caiendal 
va en pelerinage au bois de la Sainte-Baunie. II y rencontre 
les Compagnons du Tour de France qui s'y etaient rendus 
pour se battre. Le pecheur, pris pour arbitre entre Soubise et 
maftre Jacques, harangue fraternellement les combattants, et 
les ouvriers;, touches aux larmes , s'cmbrassent sur le champ 
de bataille. Esterelle, pleine d'admiration pour Caiendal, lui 
fait enfin sentir qu'elle 1'aime. Mais il reste encore au Cassi- 
dien d'autres vertus a acquerir, d'autres exploits a accomplir. 
Marque-Mai (Marco-Mau) et sa bande ravagent les environs. 
Hercule doit dompter le monstre. C'est ce que fait Caiendal. 
II s'empare du bandit et le conduit enchaine dans la ville 
d'Aix. Le liberateur est recu comme un prince. II preside a 
tous les jeux de la Fete-Dieu, — la Passade, le Guet, les Che- 
vaux-Frus, la Pique et le Drapeau. Caiendal termine son 
recit par une radieuse echappee d'amour pur. Fou de jalousie, 
le comte Severan invite le pecheur a son castel. L'intention 
du bandit est de corrompre la fidelite de Caiendal. Au chiteau 
d'Aiglun, le comte Severan offre au Cassidien un festin sar- 
danapalesque suivi de danses lascives. Indigne , Caiendal 
renverse la table, brave les convives et defie a la mort le comte 
Severan, Mais un des flibustiers donne au Cassidien un coup 
de Jarnac et l'envoie pourrir dans un cachot. Pauvre Caien- 
dal !,.. Ne le pleurons pas encore. II est delivre par une des 
compagnes d'Esterelle et arrive sur le mont Gibal au moment 
ou le comte Severan allait s'emparer de la princesse des Baux. 
Une grande lutte s'engage, et le chef de bandits perit de male- 



~^=- 



- 8 - 

sur le pont de Trinquetaille;, la procession des noyes, la nuit 
de la Saint-Medard, sur les rives du Rh&ne ; Ies Lutins foli- 
chons, la Lavandiere du Ventour, le Sabbat, laGaramaude, 
la Bambarouche, le Cauchemar (la Chaucho-vieio) , la Sam- 
baque, les Escarinches aus. ventres 'ie Salamandre, les Dracs, 
le Chien de Cambal, l'Agaeau noir, la Chevre d'or, le parre 
Saint Gent, Sainte Marthe et la Tarasque, 1'Ermite du Lu- 
beron, les miracles des Santounes, patronnes de la Provence; 
— bref , tout ce qui est Iegende ou devotion, effroi des ames 
ou joie des cceurs, lieu de fetes ou de pelerinage ; tout ce 
qu'aime le peuple , Adam eternellement jeune ; tout ce que 
racontent les « aieules » dans les longues veillees d'hiver , 
et que redit la poesie de Mistral en strophes ensoleillees ! 
\oila Mireille. 

Qu'est-ce que Calendal ? G'est la petite patrie, celle qui se 
r.atache a. la grande sans s"'y confondre; c'est la vieille Pro- 
vence, historique, heroi'que, feodale, avec ses fetes urbaines, 
ses corporations ouvrieres , ses chevaliers bardes de fer , 
ses troubadours , ses dames et ses demoiselles , nobles 
comme des reines, belles comme des fees. Le sujet de Ca- 
lendal est celui-ci : 1'amour d'un pauvre pecheur de Cassis 
conquerant a force d'heroi'sme la main d'une princesse, petite 
Lille du mage Balthazar. Calendal, tout d'abord, croit aimer 
une jouvencelle de son rang. II a fait monts et merveilles 
pour lui plaire et reclame le prix merite. La bien-aimee, tout 
en lui avouant son affection, s'en defend par la fatalite et par 
l'impossible. Calendal veut mourir ; la belle inconnue poussee 
a bout lui raconte son histoire : les petits-fils du mage Bal- 
thazar, la vie seigneuriale , la cour des Baux , le Gai Savoir, 
la fin des Baussencs, son manage art chateau d'Aiglun , les 
infamies de son epoux, le comte Severan (un chef de bandits'), 
sa fuite de la maison conjugale. Calendal , de plus en plus 
epris, recommence ses expeditions. II parcourt la Provence a 
la recherche du comte Severan. L'ayant rencontre dans les 
gorges de FEsteron avec des estafiers et des drolesses, 1c 
jeune pecheur de Cassis, pour humilier ce rival, se decide a 
lui reveler sa vie, ses travaux et ses espoirs. II lui park de 
sun pere, de leurspeches abondantes , de ses camarades, du 
mom Gibal, de la fee Esterelle dont il est amoureux. II lui 



mmmmmmmmmmmm 






— 9 — 
raconte comme quoi, pour devenir riche et couronner d'or 
Esterelle, il a construit une madrague dans le havre de Por- 
mieu, et, en une seule fois, a peche douze cents thons. Mais 
la fee dedaigne Tor : elle remontre a Caiendal les prouesses de 
la chevalerie. L'heureux pecheur se sent transforme; il regale 
Cassis d'une fete ou pullulent les jeux, les prix, les danses 
provencales. Partout Caiendal est vainqueur. Cela ne satisfait 
pas Esterelle. En quite de nouvelles aventures, le Cassidien 
se met dans la tete, pour faire parler de lui, d'abattre les 
melezes du Ventour. Et il les dejuche. De la, venu dans 
la Nesque, il etouffe les ruches du Rocher de Cire, et, pour 
trophee, apporte a Esterelle un petit rayon demiel. Mais, celle- 
ci lui reproche durement ces destructions. Repentant, Caiendal 
va en pelerinage au bois de la Sainte-Baunie. II y rencontre 
les Compagnons du Tour de France qui s'y etaient rendus 
pour se battre. Le pecheur, pris pour arbitre entre Soubise et 
maftre Jacques, harangue fraternellement les combattants, et 
les ouvriers;, touches aux larmes , s'cmbrassent sur le champ 
de bataille. Esterelle, pleine d'admiration pour Caiendal, lui 
fait enfin sentir qu'elle 1'aime. Mais il reste encore au Cassi- 
dien d'autres vertus a acquerir, d'autres exploits a accomplir. 
Marque-Mai (Marco-Mau) et sa bande ravagent les environs. 
Hercule doit dompter le monstre. C'est ce que fait Caiendal. 
II s'empare du bandit et le conduit enchaine dans la ville 
d'Aix. Le liberateur est recu comme un prince. II preside a 
tous les jeux de la Fete-Dieu, — la Passade, le Guet, les Che- 
vaux-Frus, la Pique et le Drapeau. Caiendal termine son 
recit par une radieuse echappee d'amour pur. Fou de jalousie, 
le comte Severan invite le pecheur a son castel. L'intention 
du bandit est de corrompre la fidelite de Caiendal. Au chiteau 
d'Aiglun, le comte Severan offre au Cassidien un festin sar- 
danapalesque suivi de danses lascives. Indigne , Caiendal 
renverse la table, brave les convives et defie a la mort le comte 
Severan, Mais un des flibustiers donne au Cassidien un coup 
de Jarnac et l'envoie pourrir dans un cachot. Pauvre Caien- 
dal !,.. Ne le pleurons pas encore. II est delivre par une des 
compagnes d'Esterelle et arrive sur le mont Gibal au moment 
ou le comte Severan allait s'emparer de la princesse des Baux. 
Une grande lutte s'engage, et le chef de bandits perit de male- 






— 10 — 

mort au milieu d'tm bois de pinsincendie. Calendal devient 
l'heureux epoux de la fee Esterelle qui n'est autre que la prin- 
cesse desBaux elle-meme, la petite-fille de Balthazar. Voila le 
poiimc : nous devrions dire 1'epopee ? Pourquoi le destin de 
Calendal n'a-t-il pas ete aussi brillant que celui de Mireilh? 
L'ceavre serait-elle inferieure comme forme ? Pas le moins du 
monde. D'aucuns mettent meme 1'epopee du Cassidien au- 
dessus de 1'idylle du Mas des Micocoules? Mais alors?. .. 
Alors, nous sommes ici de Tavis d'un maitre dans Part de 
bien dire (i). A Calendal, pour etre bien compris, il faudrait 
la lecture sous les tamaris de la Provence, dans l'antique cite 
des Baux, au milieu des restes de toutes parts ecroules des 
chateaux de ses princes, dans ces chapelles sombres ou ils 
dorment etendus et les mains jointes, oublies de tous — 
excepte du po'e'te qui les ranime par son genie. En ces con- 
ditions, on ressaisirait a sa source jaillissante toute Forigina- 
lite de cette ceuvre , on en sentirait toute la sincerite, on se 
laisserait aisement entrainer dans ces grands courants d'idees 
et de sentiments chevaleresques qui traversent en tout sens le 
superbe poeme de Calendal. 

Et les Isles d'or? Les Isles d'or, on peut les definir en 
deux mots : c'est le poete lui-m3me, avec ses emotions, ses 
joies, ses tristesses, ses regrets, ses enthousiasmes, ses dou- 
leurs et ses tendresses. Dans ce recueil d'odes, de ballades, de 
chansons, de contes, le po'ete a mis son ame, lemeilleur deson 
etre. Impressions et intimites. Cela echappe a l'analyse, II 
vaut mieux deguster chaque morceau : on a ainsi double 
plaisir et tout profit. D'autant que les Isles d^or, comme 
Mireille , comme Calendal, sont pareillement un hymne a 
la Provence <— evoquee dans son passe glorieux , dans sa 
vigueur actuelle, dans son genie fier et libre. 



Ill 



Frederic Mistral a aujourd'hui 48 ans, II est dans la double 
maturite, du talent et de {'age. En lui sourtout se verine — 

(1) M, Delavigne, doyen dela Faculte des Lettres de Toulouse. 



1 1 — 






car souvent l'axiome tourne au paradoxe — ce mot de 
Buffon : « Le style, c'est l'homme. » On est immediatement 
gagne par cette physionomie franche, ouverte, sympathique, 
par cette parole musicale, vivante et coloree, modeste parfois 
comme la violette de Saint-Sorlin , parfois enthousiastc et ar- 
dente , toute penetree des « chauds aromes du pays des 
orangers. » Mistral a conserve la male beaute de la jeunesse. 
Sa tete est reguliere comme une medaille antique , expressive 
comme un camee moderne. Son oeil , doux et profond, brille 
et s'anime, des que le Midi est en cause. II faut voir surtout, 
le pocite declamant lui-meme ies stances de la Reine Jeanne, 
otimodulant, de sa chaude voix de barytoa , les couplets 
pedes de la Chanson de la Coupe, une de ses meilleures ins- 
pirations. C'est un charmeur. 

^ La vie de Frederic Mistral n'oflre aucune peripetie drama- 
tique et tourmentee : elk s'ecoule, calme, limpide et lumineuse 
entre la poesie, la famille et l'agriculture, Ne rural, rural il 
est^reste. Le poete ne quitttLsa cherc Provence que pour aller 
presider, a Avignon, a ForcaJquier, a Montpellier, a Briers 
ou a Toulouse, les fetes du Felibrige, II a epouse pourtant 
une femme du Nord, une Dijonnaise; mais il y avait en die 
de la race de Provence. Ne fut-ii pas une epoque ou les rot's 
de Bourgogne avait Aries pour capitate ? 

Void quelques details biographiques sur 1'auteur de 
Mireille donnes par lui-meme dans la preface des hies d'or-. 

Je suis ne a Maillane, die Mistral, en ,83o, le beau jour de Notre- 
Dam.; de septembre. ' 

h,V^ e L^; rentS - h i ab i? itat i a cam P a 8" e et exnloitaient eux-memes leur 
bien patrimonial. Mon pare, qm etait veur de sa premier, lenime 
avait cinquantc -cinq ans lorsquil se remaria, et je suis le fruit de ce 
second ht. Mon pauvrepere, - je l'ai perdu en iS,5, dans ses quatre- 
vingt-quatre ans, - etait ce qu'on appelle un homme du vieux temps 

Vers 1 age de neuf ou dixans, on me mit a Pecole. Mais je lis tant'de 
fois lecole buissonmere que mes parents, avec raison, jugerent a pro- 
pos de m envoyer dehors, pour couper court a mes escapades. Et l'on 
menterma dans un petirpensionnat de la ville d'Avisnon, d'oii l'on 
nous conduisait, deux fois par jour, aux classes du Lycee 

Mais un tenement d'importance majeure, non-sculeraent pour moi 
mais pour notre Renaissance meridionals, vient se placer ici C'etait en 
i8 4 5 An pensionnat oil j'etais, unjeune homme de St Remy avant 
nom Roumanillc entra pour protesseur. Comme nous etions voisins 
de terra - Maillane et St-Remy sont du meme canton, - et que nos 
iamilles se conmusuiut.de Jongue date, nous fumes bientot cama- 

Smn,r am , lle| de J ,a P T 6 P ' lr rabellle P^vencale, recueillait en 
ce temps-la son livre des Pdquerel les. 

A peine m'eut il montre , dans leur nouveaute printaniere ces 
gentilles ffeurs depre, quun beau tressadlement s'empara de mon'etre, 







— 12 — 

et je m'ecriai : « Voila 1'aube que mon ame attendait pour s'eveiller a 
la iumiere ! » J'avais bien , jusque-la, lu quelque peu le provencal, 
mais j'etais ennuye de voir que notre langue etait toujours employee 
en maniere de derision. 11 est vrai que j'ignorais encore les. fiers 
poemes de Jasmin. Roumanille le premier, sur la rive du Rhone, 
chantak dignement, dans une forme simple et fraiche , tous les senti- 
ments du cceur. Aussi nous embrassames-nous, et nous liames amitic 
sous une etoile si heureuse que, depuis trente ans, nous marchons de 
compagnie pour la meme oeuvre, sans que notre affection ou notre 
zele se soient ralentis jamais. 

Embrases tous les deux du desir de relever le parler de nos meres, 
nous etudiames ensemble les vieux livres provencaux, et nous nous 
proposames de restaurer la langue selon ses traditions et caractires 
nationaux. Ce qui s'est accompli depuis, avec Faide et le vouloir de 
nos freres les Felibres. 

Les Felibres! mot splendide, original, expressif, inoubliable. 
D'ou vient-il? Les philologues ont beaucoup disserte sur la 
matiere ; mais leurs definitions boiteuses sont peu satisfai- 
santes C'est un mot trouve. Void comme : le 21 tnai 1854, 
sept jeunes hommes etaient reunis au chateletde Fontsegugne, 
la-bas , dans le Comtat , en face de cette autre fontaine poeti- 
que coquettement appelee par Theodore Aubanel « la grande 
roche blonde de Vauciuse » (1). Les sept jeunes hommes , 
Roumanille , de Saint -Rimy, i'organisateur et le chef de la 
pleiade , Mistral, de Maillane, Tavan , deGadagne, Anselme 
Mathieu , de Chateauneuf-du-Page , Aubanel, Brunet et Paul 
Giera , d' Avignon , tous embrases pour le beau , tous enures 
de Famour de la Provence , en une seance memorable et so- 
lennelle, jeterent les bases de la Renaissance meridionale. II 
fallait un nom a Tassociation ; il fallait un nom aux poe'tes. 
Troubadours! c' etait splendide au moyen age; mais aujourd'hui 
c'etait trop Malek-Adel , et depuis qu'on en avait abuse pour 
des sujets de pendule , cela frisait le grotesque. On cherchait , 
on tatonnait , on ne trouvait pas. « Pour faire diversion , dit 
« Mistral , je vais vous lire des vers charmants. lis sont d'un 
« vieil auteur du pays qui s'est amuse a. paraphraser les prin- 
ce cipales scenes de FEvangile. » Et Mistral lut l'episode de 
Jesus enfant au milieu des Docteurs de Jerusalem. Ala pre- 
miere strophe, le vieux poete s'exprime ainsi : « Dans le Tern- 
« pie, tout autour de 1' Enfant qui parlait comme un Dieu , 
« etaient assis les Sept Docteurs de la Loi. » En provencal : 



(0 Theodore Aubanel. Discours pour VOuverturc des Jeux-Floraux 
de Forcalquier, p, ij (Avignon, 1S73, in-S"). 






Li Set Felibre de la Ley. Felibres ! FeUbres de la lo . C 

fat un trait de lumieres. Le mot magique etait la. On le pnt 

- le Felibrige etait fonde. Seance tenante , fut ddibew s le 

plan de VArmana prouvencau, ce livre d'or de la Muse dOc 

et fut improvise le Chant des Felibres, la Marseillaise de la 

nouvelle pleiade, aux strophes vaillantes et vibrantes mais 

toutes de joie, de paix , d'harmonie , et d ou ne s exhale, 

comme de celles de l'autre, aucun souffle demeute : 

Sian tout d'ami, sian tout de fraire, 
Sian li cantaire dou pai's ! 
Tout enfantoun amo sa maire, 
Tout auceloun amo soun pis : 
Noste ceu blu, nbste terraire, 
Soun per nous-autre un paradis. 
Sian tout d'ami galoi e hbre ; 
Que la Prouvenco nous fai gau : 
Es nautre que sian li Felibre, 
Li gai Felibre prouvencau 1 (0- 

Revenons a Frederic Mistral. Dans la preface des Isles 
fOr, le poete nous livre quelques autres details biographi- 
ques'interessants a connakre. Ainsi, il fut recu licenae en 
droit en i85 . ; mais Cujas et la Chicane avaient pen d'attraits 
pour lui. Jetant sur un buisson sa robe d'avocat, il retourna 
au mas de son pere, et la, librement s'epanouit dans la con- 
templation de ce qu'il aimait : la splendeur de sa Provence. 
Puis, c'est l'histoire du poeme de Mireille, paru en iSSg, et 
celledu poeme de Calendal, paru en 1866. Avecsa modestie 
ordinaire, Mistral nous dit peu de choses sur le succes de ses 
ouvrages, mais on n'a pas oublie Fovation triomphale que 
leur fit le monde litteraire — et l'on sait que Mireille a 
fourni au grand compositeur Gounod le sujet d 1 un ravissant 
opera. Les poemes de Mistral ont ete traduits en plusieurs 
langues — et , hier encore , une femme poete d'Outre-Rhm , 
M mc Dorieux ,. d'origine' franchise , traduisait en allemand lc 
chef-d'oeuvre de VEscoulan ddu grand Oumero ». Notons, 

(1) Armaria Prouvencau, de i855, p .19- . M • Ma J. m . 

2 Cette traduction s'ouvre par un Pre hide de toute beaute Madame 
Dorieux y chante d'abord les gloires de l'ant.que Provence JJl e dec 
ensuite les iours tenebreux — et arrive enhn a la Renaissance con 
temporainVe" & Frederic Mistral, qu'elle eclebre en ces vers magni- 

f T Amour des ruines des chateaux, enlacees de u'erre deja .la ice 
prov^ale, la rose Estereile, etait apparue a maun adolescent, nor, 







en passant, que Frederic Mistral n'estpas seulement poete : il 

est savant, il est erudit, il est philologue. II connait le fond et 

le trefond, la grammaire et l'histoire , la synta.\e et I'etymo- 

logie de la languequ'il parle si bien — et, a Theure actuelle, 

il en publie le Dictioimaire, publication monumentale, edifice 

de benedictin , qui porte le nom de Trisor du Filibrige 

et qui , termine , sera le Littre de toutes les langues 

romanes (i). 

Pour clore ces digressions, empruntons encore a la preface 

des Isles d'or, ce reck plcin de fraicheur et de grace, dans le- 

quel le polite nous apprend comment son pere connut la 

femme quit devait; bientot epouser: 

Une annee. ala Saint-Jean, maitre Francois Mistral etait au milieu 
de ses bids qu'une troupe de moissonneurs abbattaient a la raucille. 
Un essaim de glaneuses suivaient les ouvners et ramassaient les epis 
qui eehappaient au rateau. Maitre Francois, mon pere, remarqua une 
belle rille qui restait en arriere, comme si elle euc honte de glaner 
com me les autres. II s'avanca d'elle etluidit: 

— Mignonne de qui es-tu? Quel est ton nom- 
La jeune rille repondit : 

— Jesuisla fille d Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon 
nom ess: Delai'de. 

— Comment! dit mon pere, la fille de Poulinet, qui est le maire de 
Maillane, va glaner! 

— Maitre, repliqua-t-elle, noussommes une nombreuse famille, six 
filles et deux garcons, et notre pere, quoiqu'sl ait assez de bien, comme 
vous savez, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous re- 
pond : « Mes tillettes, si vous voulez de la parure , gagnez-en ! » Et 
voila pourquoi je suis venu glaner. 

Six mois apres cette rencontre, qui rappelle Pantique scene 
de Ruth et de Booz, le bon maitre Francois demanda Delaide 
a maitre Poulinet, et Frederic Mistral est ne de ce mariage. 



plus avec la lance et Le bouclier dor, mais vetue de blanc et revant, 
avec une douceur majestueuse, par-dessus les prairies, le regard comme 
plonge dans une clarte prophetique. 

« Enfin s'approcha , le cosur plein d'aspirations, son enfant favori, 
la jeune ame rbrtement trempee et en meme temps ornee de toutes 
les graces. Tel le soleil se degageant des dernieres vapeurs matinales, 
ainsi le visage de la fee se montra eblouissant et heureux, lorsqu'elle 
posa, sur la tete du jeune homme, ia guirlande de lauriers. 

« Comme on chanta alors dans les bosquets ombrages , sur les col- 
lines, dans lesvallees et sur les pres lieuris! Ce fut comme si l'epoque 
de splendeur des troubadours eut recommence. Les eompagnons du 
gai savoir forme rent entre eux une noble alliance, et la contree qu'en- 
lacent les mers bleues devintune nouvelle Chanaan, decoulantdu lait 
ei du miel. » 

(i) En dehors de la publication de son Dictionnaire, Frederic Mis- 
tral prepare un nouveau poe'me qui a pour sujet l'expulsion des Sar- 
razins de la Provence. Ce poeme aura pour titre : Guilhem dau 
Court -N as. 



— i5 — 

IV 

Ne soyons pas ingrats, nous, merldionaux ; c'est a Frede- 
ric Mistral, a ses travaux et a son genie, que nous devons 
cette Renaissance languedocienne qui a produitdeja tant d'at- 
trayantes creations, et qui nous conserve les suaves idiomes 
dont nous avons ete berces sur les genoux de nos meres. Mais 
ne soyons pas injustes, non plus. A cote du nom glorieux de 
Mistral, il est equitable de placer les noms de deux poetes 
incomparables : Joseph Roumanille et Theodore Aubanel. 
Avant la reunion de Fontsegugne, avant Mireilh, Joseph 
Roumanille avait publie ses delicieuses Margaridettes ; il 
avait, dans It Capelan, li Pgrtej atresia Ferigoule (i), habi- 
tue le peuple a aimer sa langue ; il en avait montre toutes les 
richesses, toutes les ressources, I'esprit, le sel, la verve, Ten- 
train, le parfum, la seve, la vigueur native et la saveur origi - 
nale. Roumanille a ete le vrai promoteur, le Pierre TErmitc 
et le Mazaniello pacifique dela nouvelle Croisade (2). Theo- 
dore Aubanel, lui, doit en etre considere conime le chevalier 
Roland. II alefeusacre, il a l'eloquence, et elle est de lui cette 
Grenade entr'ouverte, d'ou s'echappent, en grains capiteux et 
en larmes sinceres, la passion, la douleur, la foi, le sacrifice et 
l'amour; il est de lui, pareillement, ce terrible drame: Lou 
pan don Pecat, le pain du peche — du peche d'adultere, dont, 
au Grand-Theatre de Montpcllier, frissonna., fremit et palpita 
le pouls meridional. Quoiqu'il en soit, il nous la faut benir 
cette Renaissance poetique, car elle fait mieux aimer, elle fait 
mieux connaitre notre terre, notre Midi. Qu'il existe quelque 
chose de plus beau que cette terre, laissons-le dire a d'autres : 
O fraire dou Miejour, leissas-lou dire en d'autre! 

Aux siecles passes, avec ses troubadours, ses rois-poetes et 
ses cours d'amour, le Midi brilla d'un grand eclat. Mais un 
jour, vinrent les tenebres (Fescuresino, selon le mot pittores- 
que d' Aubanel;. Le Midi fut m utile par les barbares soldats 



(1) Ce sont des dialogues en prose qui parurent dans le journal la 
Commune, d'Avignon, en 1849, Roumanille, avecune verve endiablec, 
y faisait la guerre au socialisme d'alors et refutait. dans un langage 
piquant et vrai, empreintde couleur locale, tousles sophismes en vogue, 

(2) Armandde Fontmartin : Preface des CEuvres en vers de Rouma- 
nille (p. IX). 



— 1 6 — 
de Simon de Montfort. On a beaucoup trop vante cet homme 
de fer. Que l'heresie albigeoise fut un peril a la fois religieux 
et social, nous n'y contredisons pas. Le manicheisme etait 
evidemment feral a notre race, toute impregnee de droiture et 
d'esprit Chretien ; il eut etouffe le genie meridional dans les mys~ 
tagogiques promiscuites de nous ne savons quel socialisme 
oriental. On devait necessairement le combattre. Mais ce 
n'etait pas une raison pour tuer, bruler et envahir. Onpouvait 
extirper le mal par d'autres moyens. II y avait la plume, la 
parole, la persuasion, la priere et surtout Fexemple. Dans les 
choses de conscience, ces armes-la valent mieux que Tepee. 
Tout au moins, quand elles sont mises au service de la verite, 
ne laissent-elles apres elles ni larmes, ni ruines. Ce que ne fit 
pas la dague meurtriere de Montfort. Au surplus, pour les en- 
vahisseurs, la question religieuse etait fort secondaire — « la 
preuve, c'est que toutes les villes libres du Languedoc, de la 
Provence, du Vivarais et du Bas-Dauphine, quoique tres- 
catholiques, comprenant que, sous le pretexte dela religion, se 
cachait un antagonisme derace, prirent hardiment parti contre 
les hommesdu Nord; la preuve encore, c'est qu'apres la vic- 
toire, les conquerants ne se firent pas faute de se tailler des fiefs 
dans nos riches contrees. Aussit&t, sous la domination guer- 
riere de ces grossiers soldats, le Midi vit s'eteindre pour un 
temps ce foyer incandescent de lumieres, de poesie et de che- 
valerie galante qui lui avait valu la premiere place parmi les 
populations du douzieme siecle. 



Cependant, Tame du Midi n'etait pas morte. — On la re- 
trouve, ca etla, en bonnet de grisette,ensarrau de paysan, en 
tuque de clerc, accorte, eveill.ee, alerte, inspirant les couplets 
satiriques du Roudie de Rabastens, les fraiches idylles de 
Goudouli, les na'ifs noels du chanoine Saboly, les gais passe- 
temps de Bellaud de la Bellaudiere, les mordantes epigrammes 
de Peyrot de Pradines, les Dialogues delphinois de Blanc-la- 
Goutte, les Fables vivaraises du prieur de Grospieres et les 
coxites languedociens du cure de Ccllanove. En ces temps 
dernierSj toutefois, des prophetes de malheur sonnaient son 



^^RIP^SI^^HW^^ 



glas, lorsqu'elle s'est revelee plus vivace et plus brillante que 
jamais. Les admirables poemes de Jasmin [Maltro-Vinnou- 
cento, Francounetto, VAbugU de Castel-Cidie),\zs chansons 
de Desanat et de Victor Gelu, les Castagnades du marquis de 
La Fare-Alais, les Souniarello de Roumanille., les Rosos e 
pimpanelos, de Lucien Mengaud , furent le point de depart de 
cette Renaissance, et l'apparition de Mireio en montra la 
puissance et la force. II y a vingt-cinq ans, cette force etait 
un peu partout disseminee. Mireio triompha , le felibrige 
naquit, comme on vient de le voir, dans la celebre agape de 
Fontsegugne, et ies elements epars se grouperent. Depuis cette 
date memorable, des journaux danslalanguedupeuple sesont 
fondes; on amultipHe lesJeux Floraux etles Fetes latines ; a 
Montpellier, s'est etablie la Societe pour l'etude des langues 
romanes; TUniversite catholique de Toulouse, pour enseigner 
ces langues, a appele du Gers le docte abbe Couture ; dans 
V Armaria prouvencau et YArmagna cevenou, le Cascarelet 
et le Bourgal, bons drilles et pas begueules, ont recueilli les 
proverbeset les eontes populaires; leMidi enfin a vu paraitre, 
en dehors de Calendau et des Isclo d'or, li Nouve\ !a Cam- 
pano mountado, et li Flour de Sauvi, de Roumanille ; la 
Miougrano entreduberto et lou Pan dou pecat, de Theo- 
dore Aubanel ; la Farandoulo, d'Anselme Mathieu ; lou 
GaloubeL d'Hyacinthe Morel ; la Bresco, de Crousilhat ; la 
Rampelado et la Jarfaiado, de Roumieux ; Amour et Plour, 
d'Alphonse Tavan ; Li Bourgadieiro , de Bigot (de Nimes) : 
lei Monro, de J.-B. Gaut (de Marseille); lou Roumieu , 
d'Octave Bringuier ; lis Amouro de Ribas, parla felibressedu 
Caulon (t); li Parpello d'Agasso, de D.-C Gassan ; Ions 
Cants deVaubotl Volo-Bioii, d'Albert Arnavieille ; las Fados 
en Cevenos et las Mouninetos, de Paul Felix ; Ions Camisars, 
de Gaussen (d'Alais) ; lou Campestre, de Jean Laures ; las 
Flouretos de moantagno , de Barthes ; la Cansoun de la 
Lanseto, d'Achille Mir ; le Picambril, de Paul Barbe ; las 



(i) Le Felibrige a merae des adherents a Paris. Sous ce titre signi- 
ficant: La Cigate, une association s'est formee de tous les poetes, 
ecrivains et artistes meridionaux qui habitent la capitale. La Cigale a 
ses reunions periodiques ou, en langue du pays, on fete la Provence, 
le Dauphine, le Vivarais, le Languedoc, la Gascogne et l'Aquitaine. 



— Ii 



Vesprados de Clairac, de Gabriel Azai's ; mons Farinais, de 
Castela, le meunier de Mautauban ; li Carboiaiie, de Felix 
Gras ; mas Flours cFkyver et ?7za.? Balipernos, de Roch Gri- 
vel, le tisserand de Crest ; li Parpaioun bin, de Bonaparte- 
Wyse — sans parler d'une foule d'autres productions, toutes 
ayantleur attrait etleur valeur, dues aux heritiers directs d'Ar- 
nault Daniel, de Raimbaut de Vaqueyras, de Bernard de 
Ventadour, de Raymond de Miraval et de ce Pierre Vidal, 
de Castelnaudary, qui, le premier, obtint aux antiques Jeux 
Floraux de Toulouse, la « Joye de la violette » pour son Can- 
tique a la Vierge. La perle etait a jamais degagee de sacan- 
gue — et, grace a Frederic Mistral, grace a la pleiade qui le 
reconnait justemetjt pour maitre, elle rayonne dans toute sa 
gloire. L'idiome meridional a dans chacun de nos depar- 
tements ses fervents et ses felibres — et que ces felibres 
s'appellent Azals ou Arnavieille, Mathieu ou Tavan, Rou- 
mieux ou Mir, Felix Gras ou Melchior Barthes, Aubanel ou 
Roumanille ; que ses fervents se nomment Gustave d'Hugues 
ou Leonce Couture, Noulet ou Gatien-Arnoult, Henri de 
Bornier ou Alphonse Daudet,Paul Barbe ou Charles Deloncle, 
Jean-Francois Blade ou lecomte de Toulouse-Lautrec, Char- 
les de Tourtoulon ou Adolphe Roque-Ferrier, Combettes- 
Labourelie ou Berluc-Perusis, Lieutaud ou Villeneuve-Escla- 
pon, Egger ou Mary-Lafon, Paul Me} r er ou Camille Chaba- 
neau, Albin Mazon ou Leon Vedel, Henry Vaschalde ou 
Chaussinand, A. Lacroix ou Jules de Saint-Remy, Gustave 
Brunetou Leonce Destremx, l'abbe Constant ou Andre Dufaut, 
Arnal de Naves ou Louis de Laincel, Paul d'Albigny ou meme 
(qu'on nous pardonne cette patriotique pretention) celui qui 
ecrit ces lignes, c'est toujours la meme langue, la lengo mie~ 
jonrnalo, dont le verbe fecond et robuste, des Alpes aux 
Pyrenees, de la Mediterranee a l'Ocean, vibre, rit, pleure et 
chante. 

VI 

Des aigrefins pourront trouver que nous parlons des Feli- 
bres avec un certain enthousiasme. Que voulez-vous ? On n'a 
pas pour rien du sang meridional dans les veines. Oui, nous 
tous, 



.= 



— i 9 — 

Enfants des chauds soleils, nourris du sang des vigncs . 
nous l'aimons notre Midi d'un amour passionne, chaleureux, 
lilial ; mais cet amour, tres-naturel , n'amoindrit en rien notre 
amour pour la France. Faut-il, a ce propos, refuter les sottes 
calomnies dont Mistral et, avec lui , tous les Felibres ont ete 
plusieurs fois l'objet ? Chose triste a dire !... Obeissant a nous 
ne savons quelles miserables passions politiques , des gens se 
sont rencontres qui ont ose accuser Mistral et son ecole de 
precher le separatisme , de chercher a briser l'indestructible 
faisceau de l'unite nationale , de mepriser la langue francaise, 
de detester la France, en unmotde n'etre point Francais. C'est 
idiot,, n'est-ce pas? Et pourtant, la caiomnie s'est etalee , 
pedante et lache , dans desjoumaux de haine, sur la chaire 
professorale , a la tribune meme. Les Felibres detester la 
France, eux qui terminent toutes leurs reunions felibrenqucs 
par un « brinde » entrainant et patriotique a « la Mere com- 
mune ! » Mistral separatiste , lui qui a ecrit le Tambour 
d^Arcole , lui qui , dans Mireille , fait dire au roi Rene: 
« France, conduis ta soeur; tu es la force, elle est la beaute!» 
Les Felibres mepriser la langue francaise, la langue de Pascal 
et de Moliere, de Voltaire et de Saint-Simon, alorsque laplu- 
part d'entre eux l'ecrivent a la perfection , alors que Mistral , 
par exemple, a, pour la traduction de ses poemes, obtenu les 
suffrages de Lamartine, de Theophile Gautier et de Sainte- 
Beuve ! Les Felibres enfin pas Francais... Non ! l'accusation 
est par trop niaise — et c'est perdre son temps que de faire a 
de pareilles clabauderies Thonneur d'une refutation. Laissons 
miauler les chouettes. II est vrai qu'il tend a se former au- 
jourd'hui une seconde France , dans la grande France, une 
France oppressive et tyrannique , une France sans Dieu, sans 
poesie , sans ideal. De cette France-la, Frederic Mistral n'en 
est pas, les vrais Felibres n en sont pas ; mais il est, mais ils 
sont tous de la France spiritualiste et chretienne , tres-gene- 
reuse et tres-liberale , devouee au vrai , passionnee pour la 
justice, eprise du beau, respectueuse du passe, ameliorant le 
present, preparant l'avenir , toujours fiere et toujours digne de 
ses desti'nees providentielles. Qui de nous, a la vue de son 
clocher natal , n'eprouve du saisissement et de l'emotion ? Est- 
ce que cet amour de la petite patrie nous empeche d'aimer la 



Li- 1 -" 



— .20 — 

erande? Et les deux amours ne sont-ils pas paralitica ? Les 
calornniateurs n'en doutent nullement; mais ita saventbien 
ce nails font. En Frederic Mistral et les Felibre$ , lb vtsent 
tous les amis de la Renaissance meridionale qui ne s enregi- 
mentent pas dans les phalanges de Insurrection centre les 
vieilles croyances. lis vealent transformer le Midi chretien en 
Midi athee,- comme qui dirait un del sans sole.l. Vous 
figurez-vous cela , vous autres ? 

VII 
C'est dvidemment pour protester contre ces bruits malveil- 
lants et pour glorifier dans la personne de Frederic Mistral , 
la litterature romane elle-meme, que, le 3 mai 1879, 
PAcademie des Jeux-Floraux de Toulouse a remis a Pauteur 
de Mirtille des Lettres de Maitrise (t). Grande fete pour la 
poesie , grand honneur pour 1' Academic Le Languedoc a, ce 
jour-la, fraternise avec la Provence , et - fidele cette fois a 
son antique programme - Clemence Isaure, dans la salle des 
Illustres du vieux Capitole toulousain, a pose lacouronne dor 
sur le front du poete inspire qui , rajeunissant la langue du 
peuple , le franc et viril parler des laboureurs , des ouvriers et 
des marins , chante tant de belles , grandes et nobles choses : 
la foi traditionnelle , les mceurs provinciales, les souvenirs des 
temps qui ne sont plus, la terre des ancetres; la gloire et 
l'amour , la patrie et l'honneur , le .< baile Suffren , » le Tam- 
bour d'Arcole , les Saintes-Maries , et ces Isles d'or , si bien 
nominees, ou jadis , dans la paix et le silence , les savants dis- 
ciples d'Honorat de Lerins , etudiaient et priaient a l'ombre 
des micocouliers sauvages. 

<i\ Frederic Mistral est alle recevolr lui-meme ses Lettres de MaT- 
trise et en pleine seance academique, devant pres de trots mille audi- 
eurs a improvise un remerciement a Clemence ; Isaure, qui aura sa 
place' danTune edition nouvelle des Isles d'or. Citons de ce Remer- 
clement (Gramaci) les deux strophes smvantes : 

E vuei , dono Clemenco , es moun tour ! Me destno 
Vosto graci cntre vint , entre cent majourau 
Que lauson coumo ieu, eilavau , la patno. . . _ 
E, trop d'ounour segur ! me dounas la Mestno 

De vosti Jo Flourau. 
Oh! n'en sieu trefouli ! car eci, dins Toulouso . 
De Paubre peirenau m'enarque sus lou to ; 
leu, de Peire Vidal ause la lengo blouso ! 
leu, sente boulega l'istori espetaclouso 
Dou libre Lengado ! 

YicnBC imp. Savijjnt. — 1S79. 



0<3®*i^e- A»i/ {/otdCi-^ o''tA.i'ZC£^ te- 30 xeM€*^iA^e- 3,0ft .